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Samuel Guiton, réalisateur et chef opérateur image
Samuel Guiton est réalisateur et chef opérateur image de nombreuses productions du cinéma animalier et lauréat du Lirou d’Or 2025. C’est un des hasards du quotidien qui a fait qu’un matin à la fac, il a pris la décision d’assister à un cours qui changerait sa vie, le conduisant jusqu’en Afrique. C’est aussi une de ces coïncidences qui l’a mené un soir, entouré de suricates, à rencontrer une pointure de la BBC. C’est le culot d’essayer, de se lancer à la poursuite de son instinct, en apportant sa sensibilité partout avec soi, dans ses projets et ceux des autres. Autant de portes entrouvertes qui donnent envie de s’engouffrer, parce que ça allume en nous quelque chose de nouveau ou qui avait toujours été là.

SAMUEL GUITON © SAMUEL TOUTAIN
« J'ai grandi en banlieue parisienne avec le privilège de passer toutes mes vacances à la campagne, dans le centre de la France, chez mes grands-parents professeur·es de biologie. Là-bas, il y avait un moulin au bord d'une rivière et ça m’a fait développer une curiosité pour les écosystèmes. Au départ, j'étais plus dans la traque avec une canne à pêche, mais je l’ai rapidement remplacée par un appareil photo. Petit, je voulais travailler avec les animaux dans la nature. Ce n'était pas très formalisé, mais c'était vraiment ce qui m'animait. Je ne crois pas qu’il y ait un Centre d’Information et d’Orientation en France qui t’oriente vers le métier de cinéaste animalier, alors, un peu logiquement, je me suis tourné vers des études de biologie en faisant un master Biodiversité, Écologie et Évolution à Paris.
Avec le recul, je ne suis maintenant pas très loin de mon rêve d'enfant. C’est drôle, mais c'est en partie parce que je me suis levé pour aller à un cours auquel je n'allais habituellement jamais à la fac. Ce jour-là, il y avait des propositions de stages d’écologie tropicale en Ouganda, en Afrique de l’Est. Les rencontres que j’y ai faites m’ont amené à faire un deuxième stage avec des équipes de recherches sur les mangoustes au Kalahari, en Afrique du Sud. Les espèces étaient habituées à la présence humaine donc c’était le paradis pour les filmer. Pendant plusieurs mois, plusieurs équipes de films défilaient, je n’étais pas très à l’aise en anglais à mes débuts alors les échanges étaient un peu laborieux, mais je me souviens très bien d’une discussion. J’avais 26 ans à l’époque et cette expérience a été décisive pour moi.
Un soir, j’ai rencontré un des principaux cameramen de la BBC, Ted Giffords. J’ai toujours aimé les documentaires animaliers, mais je ne m’étais jamais vraiment dit que je pouvais y participer. Il m’a dit que c’était un milieu compétitif, mais m’a encouragé en m’expliquant que c’était possible d’apprendre sur le tas si j’étais vraiment motivé. Ça a fait “tilt”, c’était comme si on allumait une petite lumière dans mon esprit et ça m’a donné l’élan pour que je me lance. Plusieurs années après, alors que nous n’avions plus vraiment de lien, je lui ai envoyé un message pour le remercier en lui disant que j’étais conscient que pour moi, tout partait de cette conversation.

© SAMUEL GUITON
Formation cinéma animalier
À mon retour en France, j’ai laissé un peu la science derrière moi pour bifurquer vers le cinéma. Presque par ironie, j’ai tapé sur internet “formation cinéma animalier” et je suis tombé sur l’Institut Francophone de Formation au Cinéma Animalier de Ménigoute (IFFCAM). Il me restait une semaine pour candidater, j’ai tenté et tout s’est enchaîné. Sans parler de la technique - qui était moins performante qu’aujourd’hui, ce dont je me souviens surtout, c’est des premiers affûts pleins de naïveté. En première année, j’ai décidé de faire un film sur les blaireaux, sans me rendre compte que ce n’était pas forcément la bonne période pour les voir et que ce sont des animaux chassés en France, bien plus méfiants que les mangoustes qui m'entouraient quelques mois plus tôt. La vraie découverte pour moi, c’était de perdre mes repères tout seul en forêt à la nuit tombée. Les sons prenaient une autre dimension, je découvrais des ambiances inédites ; les nuits noires, avec des nuages, où tu ne vois rien, ces moments où l'œil s'habitue progressivement à l'obscurité, la magie d'une pleine lune...
À la sortie de l’IFFCAM, je ne me sentais pas la légitimité d’être réalisateur. Je n’étais pas suffisamment confiant ou à l'aise dans l'écriture et je me présentais plutôt comme chef opérateur image. Au même moment, une grosse série se lançait sur Arte, La France sauvage, et j’y ai participé en tant qu’assistant réalisateur et deuxième caméra pour Augustin Viatte et Frédéric Febvre. Je suis tout à fait conscient de l’incroyable chance que ça a été pour moi de travailler directement en sortie d’études car je sais comme ça peut être difficile, sans réseau ni référence. Petit à petit, et avec des hauts et des bas, j’ai pu faire ma place dans le milieu. La société de production Boréales travaillait sur la série Le plus beau pays du monde et le réalisateur Frédéric Fougea m’a fait confiance. Il m’a donné carte blanche en me déléguant la co-réalisation de séquences entières que j’écrivais et que je tournais pour lui. À partir de là, différentes productions m’ont contacté pour travailler ensemble. J’ai pu gérer les séquences en macro par exemple avec Laurent Charbonnier pour Le Chêne ou co-réaliser avec Hervé Glabeck la série Pas si bêtes… Pour moi, ce sont vraiment des rencontres qui ont fait que des portes se sont entrouvertes.

ANAX EMPEREUR PAR SAMUEL GUITON © LE PLUS BEAU PAYS DU MONDE DE FRÉDÉRIC FOUGEA, BORÉALES
Savoir-faire et savoir-être
Aujourd’hui, j’essaie de jongler entre mes deux casquettes de réalisateur et de chef opérateur image car j’ai besoin des deux. Autant, je trouve vraiment épanouissant de réaliser un film et de raconter une histoire comme j'en ai envie, maintenant, en termes d'investissement ça peut être très lourd. Tout le monde fait avec ses capacités, mais moi je sais que je ne vais pas chercher à prendre plusieurs projets de réalisation en même temps. En tournage aussi, il y a des aléas et une certaine souplesse à prévoir avec les préparations et les déplacements. Dans les deux cas, je crois qu’il faut savoir se ménager du temps pour s’aérer et ne pas le payer ensuite, que ce soit physiquement, psychologiquement ou socialement. De l’extérieur, le rythme de travail peut paraître étrange car on peut passer des semaines derrière son ordinateur depuis son canapé et tout d’un coup partir en tournage pendant trois mois. C’est un équilibre à trouver, avec une forme d’insécurité, d’autant plus que le milieu n’est pas au top de sa forme en ce moment. Pour ma part j’essaie de doser, d’autant plus que je suis papa et que j’ai aussi un petit bonhomme à prendre en compte.
En général, les équipes de film sont assez réduites alors c’est vrai que le savoir être est aussi important que le savoir faire. Le respect et la bienveillance sont essentiels pour pouvoir se dire clairement les choses et ne pas aller dans le mur. Pour La vie en fluo, co-réalisé avec Rachel Guénon, nous nous sommes très bien trouvés, on était sur la même longueur d'onde, convaincus que rester à l'écoute des idées de l'autre ne ferait qu'enrichir le projet. Le défi était surtout la nouveauté technique avec le fait de devoir filmer la majorité du temps avec des lampes UV. Les conditions de luminosité sont minimales et les caméras sont poussées au maximum de leurs capacités. Surtout, il faut se protéger et faire attention parce que ce n’est pas anodin pour les yeux. Tout ça, le plus souvent en macro, avec des contraintes particulières, de forts grossissements et de toutes petites profondeurs de champs qui rendent la zone de mise au point très précise. Il faut imaginer filmer par exemple des araignées sauteuses qui font des bonds en un quart de seconde.
Je fais ce travail d’abord pour sensibiliser à la nature, mais il faut être honnête, il y a aussi une grande part de plaisir. Réaliser un film demande de partager sa vision, son univers, alors forcément la reconnaissance ne laisse pas indifférent non plus. Le voir projeté au Festival de Ménigoute, c’est un vrai retour aux sources et recevoir le Lirou d’Or, c’est - comme l’a dit Rachel, avoir le sentiment que la boucle est bouclée. C’est un ami qui m’a appris la bonne nouvelle le soir de la remise des prix car j’avais dû partir le matin même. J’étais frustré de ne pas y être, mais surtout je ne m’y attendais pas. Quand tu reçois un prix, quel que soit le festival, c’est extrêmement valorisant, d’autant plus quand c’est au FIFO. C’est un endroit particulier, où j'ai traîné pendant plusieurs années et où j'ai vu un paquet de films. On ne veut jamais s’emballer, mais il y a toujours une petite partie de nous qui a envie d’y croire. L’IFFCAM crée une émulation spéciale entre anciennes et anciens élèves, avec l’envie de se soutenir. Aujourd’hui la formation est reconnue jusque dans les productions et les chaînes télévisuelles.

© LA VIE EN FLUO DE RACHEL GUÉNON & SAMUEL GUITON, ZED
Mon FIFO
Plusieurs films m’ont profondément marqué au Festival de Ménigoute, mais il y en a un en particulier : Green de Patrick Rouxel. Ça avait scotché toute la salle à l'époque, sur la déforestation en Indonésie au travers de l’histoire d’un orang-outan. C’est le genre de film où tu as l’impression d’avoir pris une claque, malgré l’absence de commentaires. On ne te disait pas ce que tu devais comprendre, tu le ressentais. Je n’aime pas les films moralisateurs qui assènent un message, mais je trouve qu’un peu plus de fond fait du bien. Ce que je trouve intéressant dans des sujets polémiques, c’est d’inviter à se poser des questions, d’essayer de créer du dialogue pour aller rencontrer les gens, les non-décidé·es, même les opposant·es. Une fois, j'ai lu un commentaire sur les réseaux sociaux qui disait “être à deux doigts de raccrocher son fusil” après avoir vu un documentaire chez lui. Ce qui l'avait touché, ce n'était pas un discours, c'était l'émotion qu'il avait ressentie devant cette histoire. À la télévision aussi, il y a un potentiel d’audience énorme. Dans le fond je pense que ça a plus d'impact de s'adresser à un public non initié, que de prêcher pour des convaincu·es.
Mon actualité
Il y a bien des projets de films en train d’être développés, dont un sur la nuit où je devrais régulièrement me coucher tôt le matin. J’ai aussi travaillé avec Aurélie Saillard en tant que chef opérateur image pour de nouveaux épisodes de la série Le plus beau pays du monde. Elle rentre tout juste en montage et je pense qu’il lui reste quelques tournages, mais ça devrait être bouclé en fin d’année.
Ma recommandation
Je recommande le livre Le gang de la clef à molette, d’Edward Abbey (1975) - et sa suite, qui paraît tellement d’actualité… »

TOURNAGE LE PLUS BEAU PAYS DU MONDE DE AURÉLIE SAILLARD & FRÉDÉRIC FOUGEA, BORÉALES © SAMUEL GUITON
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