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Rachel Guénon, réalisatrice, autrice & cheffe opératrice sous-marine
Assez têtue pour s’accrocher à quelques rêves qui lui tiennent à cœur, Rachel Guénon réalise celui d’obtenir le Grand Prix de la 41e édition du Festival de Ménigoute avec son film La vie en fluo, co-réalisé avec Samuel Guiton. Une idée portée depuis l’Institut Francophone de Formation au Cinéma Animalier de Ménigoute (IFFCAM), où le potentiel n’est qu’à ses débuts et avec le sentiment qu’il y a quelque chose d’inédit à faire. Sous des couleurs fluorescentes révélées par des lampes UV, par le son de musiques électroniques, et avec le soutien d’une équipe au sens du détail acéré, le public est invité à découvrir la vie au-delà des sens humains.

RACHEL GUÉNON © TYPHAINE SZELANGIEWICZ
SOS Animaux
« Entre mon enfance et ma vie d’adulte, le chemin n’a pas toujours été rectiligne. J’ai grandi au milieu des tours de Bordeaux, dans une cité où ma mère travaillait pour une ferme pédagogique. On vivait en ville, mais chaque soir nous allions ensemble rentrer les oies. C’était un petit rituel, presque incongru dans ce décor urbain, et pourtant c’est là que je me suis sentie entourée d’animaux pour la première fois.
Mon jeu de société préféré, à l’époque, c’était SOS Animaux. Une grande carte du monde, des quizz sur la faune, et un défi simple : remettre chaque espèce dans son milieu. Parfois, une catastrophe naturelle balayait les zones où l’on n’avait pas agi assez vite. En y repensant aujourd’hui, je me demande combien de ces “catastrophes imaginaires” sont devenues bien réelles dans certains endroits du globe.
En grandissant, j’ai voulu m’impliquer dans la conservation des espèces et essayer, modestement, d’infléchir leur trajectoire. J’ai suivi un bac scientifique, puis je me suis engagée dans plusieurs structures dédiées à la protection du vivant. L’une des expériences qui m’a le plus marquée a été de faire plusieurs mois de volontariat au Costa Rica, dans des centres de conservation. Le cadre était simple et éprouvant à la fois : accompagner des équipes la nuit pour protéger des nids de tortues marines contre le braconnage. Une cinquantaine de tortues, leurs œufs, la plage, l’obscurité… et l’impression de faire quelque chose qui comptait vraiment.
À mon retour en France, j’ai repris mes études avec un master de biologie à l’École Pratique des Hautes Études de Montpellier. Je me suis spécialisée en comportement animal et en protection de la biodiversité. Grâce au programme Erasmus, j’ai passé ma troisième année en Écosse où j’ai pu suivre un parcours de zoologie, une opportunité qui n’existait pas en France. Je garde un souvenir très vif d’un de mes cours favoris : l’étude des abysses. Le monde marin m’attire depuis toujours, sans que je puisse vraiment l’expliquer. »
Moins de protocoles, plus de créativité
« Très tôt, j’ai eu envie de découvrir un ailleurs que j’avais fantasmé en lisant gamine. Pendant mes études, je travaillais l’été dans les champs de maïs pour mettre de l’argent de côté et partir un mois en sac à dos. C’est comme ça que j’ai découvert la Birmanie, l’Iran ou l’Islande, et que j’ai commencé la photographie.

© RACHEL GUÉNON
Une fois mon Master tant convoité en poche, j’ai fait une constatation tragique : travailler en biologie ou en écologie pure ne me ressemblait pas vraiment. J’étais plus généraliste que spécialiste. J’avais besoin de changer régulièrement de sujet, d’être stimulée créativement parlant. L’idée de réaliser des documentaires s’est imposée : pouvoir s’immerger dans un projet pendant quelques années puis en explorer un autre ensuite, écrire, filmer, expérimenter, c’était exactement ce qu’il me fallait !
En cherchant comment me former à l’image animalière, j’ai découvert l’IFFCAM. Cette école a été un vrai point de convergence et mes envies de biologie, d’images et de plongée y ont enfin trouvé un cadre cohérent. En première année, j’ai réalisé L’automne des anguilles, avec des animations en aquarelle pour raconter leur voyage. En deuxième année, j’ai plongé dans la fluorescence, un sujet dont je sentais déjà tout le potentiel.

EXTRAIT DU FILM L’AUTOMNE DES ANGUILLES DE RACHEL GUÉNON © IFFCAM
À la sortie de l’école, j’ai participé à deux projets collectifs : Echilibru en Roumanie comme cheffe opératrice, puis Le Syndrome du Bernard-l’Hermite aux Bahamas comme réalisatrice et autrice. Des projets indépendants, hors des sentiers battus, menés avec d’autres ancien·nes élèves, qui nous ont permis de nous lancer pour de vrai, ensemble. »
La vie en fluo
« Pendant l’IFFCAM, j’avoue que je passais presque tout à la lampe UV pour voir ce qui se révélait fluorescent ou non. Avec une bande d’ami·es, nos lunettes jaunes vissées sur le nez pour optimiser l’expérience, on partait en expédition nocturne. On se serait cru·es dans une version artisanale de la série d’investigation “Les Experts”, mais à Ménigoute. En se promenant derrière l’école, on est tombé·es sur une graine qui libérait des nappes de fluorescence dans la rivière. Une autre fois, juste en sortant de la maison, j’ai croisé un escargot dont la bave dessinait de longues traînées jaunes fluorescentes.
Ce qui me frappait, c’était que cette lumière cachée appartient souvent à des animaux auxquels on ne prête aucune attention comme des mille-pattes, des araignées, des perruches de compagnie. C’est toute une petite faune discrète, soudain mise en évidence par une autre longueur d’onde.

EXTRAIT DU FILM LA VIE EN FLUO DE RACHEL GUÉNON & SAMUEL GUITON © ZED
Depuis 2019, j’ai continué à travailler sur la fluorescence, de manière un peu intermittente mais toujours avec curiosité. Le dispositif d’accompagnement de jeunes artistes PLACE, à Bordeaux, m’a offert un vrai cadre. J’ai eu la chance d’être suivie par l’autrice Émilie Dumont, qui m’a aidée à reformuler le projet et à lui donner une cohérence qui parle autant aux sociétés de production que de diffusion.
ZED a eu un vrai coup de cœur pour le sujet et ARTE nous a rapidement soutenu·es. Aujourd’hui, nous avons d’autres diffuseurs en France et à l’étranger comme Ushuaïa TV, RTS, AMC Southern Europe, FTV Prima, MTVA ou MagellanTV. »
Un travail d’équipe
« Au moment des tournages, Samuel Guiton a rejoint l’aventure et est devenu co-réalisateur du film. Ses compétences, notamment en macro et en tournage studio, ont vraiment élargi le champ de ce que nous pouvions raconter. J’ai particulièrement apprécié notre collaboration, même s’il avait davantage d’expérience, il a toujours instauré une relation d’égal à égal.
J’aime profondément travailler en équipe. Les idées qui circulent, les angles qui se déplacent, cette manière qu’a un projet de se transformer au contact d’autres regards… ce sont des choses qui me nourrissent. En tant que jeune réalisatrice que personne ne connaissait encore, cette dynamique collective m’a aussi aidée à gagner en confiance.
La co-réalisation a de toute façon été précieuse face à l’ampleur du sujet. Beaucoup d’espèces ont été observées en fluorescence, mais peu disposent d’études suffisamment poussées pour en comprendre les mécanismes. Pour aller chercher ces connaissances, nous avons dû rencontrer les scientifiques là où ils travaillent : au Japon, aux États-Unis, mais plus près de chez nous aussi, dans le Var ou en Corse.
Ariane Lamarsaude a également joué un rôle essentiel dans l’écriture de ce projet. C’est une autrice d’une redoutable efficacité, capable de s’immerger dans des sujets complexes en un temps record. Elle a contribué à affiner le propos du film, à structurer le récit, et à donner à l’ensemble une cohérence qui, je pense, se ressent aujourd’hui à l’écran.

EXTRAIT DU FILM LA VIE EN FLUO DE RACHEL GUÉNON & SAMUEL GUITON © ZED
L’esprit collaboratif du film se prolonge jusque dans sa bande originale, composée par l’artiste Fakear. Dès les premières discussions, nous avions envie d’une identité musicale électronique, et son nom s’est rapidement imposé. Il était enthousiaste à l’idée de participer. Avec le recul, la musique qu’il a créée fait véritablement corps avec le film et je n’arrive pas à imaginer une autre bande sonore qui fonctionnerait aussi bien. »
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