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Stéphane Jacques, filmeur et président du jury du 42e Festival de Ménigoute
Stéphane Jacques ne conçoit pas le fait de réaliser un film sans le tourner et se décrit comme “filmeur”. Tout comme réfléchir au scénario en écrivant, se retrouver derrière la caméra en tournant est une manière aussi essentielle pour lui d’entrer dans la matière. Films animaliers, mais aussi de sciences, d'histoire, de patrimoine ou de géopolitique, ses sujets décortiquent toujours le réel. Avec une carrière dans l’audiovisuel commencée en l’an 2000, il est témoin de l’évolution du documentaire depuis ces 26 dernières années. Si tant est que le service public assure la liberté des médias, il défend avec ferveur la place du petit écran comme celle d’une fenêtre sur le monde. Très attentif aux talents émergents et à la créativité qu’on peut trouver dans le documentaire animalier, Stéphane Jacques est le président du jury du 42e Festival de Ménigoute.

© STÉPHANE JACQUES
Enfant de la télé
Grandissant en région parisienne, dans une barre HLM du Val-d’Oise, il se souvient du grand parc arboré à proximité comme d’une oasis. Ce drôle de mélange de zones urbaines et forestières crée pour lui une ouverture sur l’imaginaire. Parfois, des familles de sangliers surgissent comme dans un mirage. Le second plan évasion se passe dans le salon, bien installé sur son canapé, devant la télévision. Là, d’autres animaux s’animent au travers de programmes d’exploration et de vulgarisation autour de l’environnement. Dans cette famille de marins-pêcheurs, les figures du commandant Cousteau avec son Odyssée sous-marine ou de Georges Pernoud avec Thalassa deviennent des rendez-vous hebdomadaires. À l’époque, les mœurs ne condamnent pas nécessairement le sensationnel à tout prix - entre dynamitage de fonds marins pour obtenir des séquences de films ou utilisation systématique d’hélicoptère pour promouvoir l’environnement.
Souhaitant devenir journaliste et travailler pour la presse régionale, il suit les conseils d’un Centre d’Information et d’Orientation et commence des études à Sciences Po, puis au Centre de Formation des Journalistes de Paris. Encouragé à poursuivre des formations pour manier une caméra, la réalisation devient rapidement une évidence : « Je suis tombé complètement en amour de filmer. ». Sa carrière commence alors dans des rédactions de journaux télévisés, puis pour la chaîne Voyage, où il réalise chaque semaine un sujet de 6 minutes puis son premier film de 52 minutes.

© STÉPHANE JACQUES
MacGyver n’a qu’à bien se tenir
Hamsters, papillons, cétacés, ours, panthères des neiges… Stéphane Jacques enchaîne les films animaliers et croise une nouvelle génération de cinéastes avec les premières promotions diplômées de l’Institut Francophone de Formation au Cinéma Animalier (IFFCAM). De la production au tournage et au montage, ce sont des profils différents qui touchent à tout, pleins de débrouillardise et d’inventivité. Les iffcamien·nes le marquent à chaque fois par leur côté “MacGyver” - comprendre “couteau suisse”, en référence au personnage de la série éponyme. Ce qui fascine aussi, c’est cette puissante passion pour la nature, la joie et l’enthousiasme pour traiter ces sujets.
Avec du recul, la corrélation entre la création de l’IFFCAM en 2004 comme vivier de cinéastes animaliers et l’essor du genre à la télévision saute aux yeux de Stéphane Jacques. « Je l’ai vu et entendu : l’IFFCAM a révolutionné le cinéma animalier français. À un moment où on connaissait surtout la BBC, cette formation a soutenu des talents sur notre territoire. Ces cinéastes contribuent à ce que les tournages soient plus respectueux et en phase avec les messages que souhaitent passer les films. Ce sont des artistes qui s’adaptent sans cesse au rythme du vivant, avec humilité, patience et originalité. ».
Le cinéaste se souvient d’une co-réalisation avec Ariane Lamarsaude sur Des Poissons pas si cons ? (spoiler : non, les poissons ne sont pas si cons). « Mon regard sur le vivant a évolué à tout point de vue. Quand j’ai commencé à réaliser des films animaliers, il n’y avait pas ou peu de scrupules sur le fait de tourner avec des animaux en captivité par exemple. Aujourd’hui, l’impact des tournages est une question qui se pose avec justesse. ». Alors que deux poissons rouges étaient filmés pour le projet, l’un d’eux est mort. Ce qui pourrait paraître anecdotique pour certaines personnes ne l’est pas du tout pour la réalisatrice qui souligne la considération qu’elle porte à chaque être vivant.

LES FILMS D’ICI © EXTRAIT DU FILM DES POISSONS PAS SI CONS ?, D’ARIANE LAMARSAUDE & STÉPHANE JACQUES
De l’importance du discours
Après avoir connu une époque dorée, le cinéaste déplore un virage défavorable pour le documentaire animalier français. Depuis cette année, les chaînes ne se portent plus autant vers ce genre et les cases de diffusion se raréfient. Face à ce constat, une incompréhension demeure, car le public semble pourtant toujours au rendez-vous. Pour citer un célèbre exemple du cinéma animalier, Le Chant des forêts de Vincent Munier a connu un succès retentissant cette année avec près d’1,3 millions d’entrées au cinéma et deux récompenses aux César.
Stéphane Jacques regrette un deuxième problème en train d’émerger dans le documentaire animalier, l’édulcoration de sujets engagés. Positiver, ne pas être trop anxiogène ou alarmiste… Certains films vont jusqu’à brouiller un discours scientifique en souhaitant systématiquement que “ça finisse bien”. Le changement climatique n’est pas une fin heureuse certes, mais implique une prise de conscience et de sérieuses modifications. Loin d’être un discours punitif, comme certaines personnes accusent l’écologie de l’être, il est plutôt question de “prévenir plutôt que de guérir”.
« D’abord, c’est frustrant pour les cinéastes qui travaillent sur le vivant de standardiser des discours et d’occulter de grands enjeux de notre siècle. Ensuite et surtout, on sait la nécessité de sensibiliser sur le vivant et à quel point c’est un jeu dangereux et préjudiciable d’édulcorer des propos, en risquant de les perdre. Je ne sais pas si c’est le fait d’une politique plus générale, mais il est important de préserver un dialogue cohérent entre tous les maillons de la chaîne de création, depuis la réalisation jusqu’à la diffusion. »

LES FILMS D’ICI © TOURNAGE DU FILM DES POISSONS PAS SI CONS ? D’ARIANE LAMARSAUDE & STÉPHANE JACQUES
Son FIFO
En tant que président du jury, Stéphane Jacques se prépare à découvrir le Festival de Ménigoute à l’occasion de sa 42e édition. « Beaucoup de collègues adorent le Festival de Ménigoute. Delphine Piau, monteuse, ayant elle-même fait partie du jury en 2024, en est revenue les étoiles plein les yeux et m’a fait découvrir leur super Grand Prix, Odyssée Mare de Léa Collober. Émilie Dumont, réalisatrice, et Nicolas Cennac, producteur de la société Le cinquième rêve, adorent s’y rendre régulièrement. En tant que président du jury, ce sera une première pour moi et je vais prendre le temps de découvrir le travail des autres - ce qu’on ne fait pas assez dans le flux quotidien et qui est pourtant très stimulant ! Il paraît que la programmation mélange films naturalistes et tons décalés alors je me réjouis par avance de découvrir cet écosystème. »
Son actualité
« Si je devais mettre en avant un projet récent, ce serait la série Les fabuleuses aventures des amphibiens. C’est le projet dont je suis le plus fier jusqu’à présent, une co-réalisation sur trois épisodes avec Ariane Lamarsaude et Marion de Bonnières. Au départ, je souhaitais écrire celui dont je m’occupais seul, mais Lola Revol, qui travaillait sur le développement des projets dans notre société de production Pernel Media à ce moment, m’a aidé en me proposant de brillantes idées. Le projet s’inspire de l’univers de Tim Burton et l’histoire est racontée par une crapaude narratrice sur un ton décalé, interprétée par l'humoriste Doully. Ce que j’aime beaucoup, c’est qu’on parle à la fois des incroyables facultés des amphibiens et de la fragilité de cette espèce face aux changements climatiques. ARTE Strasbourg nous a donné une totale liberté, c’est pour moi la preuve qu’on peut déployer toute notre imagination et laisser la place à la fraîcheur de jeunes talents quand le diffuseur nous fait confiance. »
Ses recommandations
« Dans un monde où tout va vite, je recommande des œuvres qui nous rappellent la nécessité du temps long et que le vivant ne se déploie pas nécessairement au même rythme que le nôtre. Un livre qui m’a marqué est La Panthère des neiges de Sylvain Tesson (2019), pour l’importance de l’attente et de l’humilité qu’on trouve dans l’affût. Aussi, le film Microcosmos : Le Peuple de l'herbe, de Claude Nuridsany et Marie Pérennou (1996), qui mérite d’être vu et revu, pour toute sa poésie. »
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