|
CHAMOIS © GUILLAUME FRANÇOIS
 |
CASSER LE THERMOMÈTRE N'ARRÊTE PAS LA FIÈVRE
Ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on fait tomber la fièvre. Cette expression d’actualité reflète la méthode étasunienne de ce début d’année qui, pour solutionner, supprime des questions. Un conditionnement de financement de la recherche met en place une chasse aux mots, avec par exemple l’exclusion de “crise climatique”, en passant par “pollution”, jusqu’à “inclusivité”. Mis sous un immense tapis poussiéreux, des sujets soulevant pourtant de grands enjeux de ce siècle en font ressortir un : régression.
Des luttes pleines d’espoir trouvent encore leur place, des victoires mêmes. Le mois dernier en France, l’Assemblée Nationale adopte une loi restreignant la fabrication, l’importation et la vente de plusieurs produits contenant des polluants éternels, et ce dès 2026. Ces éléments chimiques, autrement dénommés PFAS, se trouvent dans de nombreux objets du quotidien (poêles, vêtements imperméables, cosmétiques…), reconnus dangereux pour la santé et l’environnement.
La militante écologiste Camille Étienne a notamment porté ce combat à bout de bras. Face aux informations assommantes, elle invite à lutter contre l’état de sidération et à ne pas rester seulement dans la réaction qui entraîne une grande fatigue. Le relais, le partage, la mobilisation, même à moindre échelle, sont autant d’actions fédératrices qui redonnent un peu d’énergie et ouvrent des possibilités. |
 |
 |
Guillaume François, naturaliste photographe et invité d'honneur
Enraciné dans le massif jurassien, Guillaume François se nourrit d’écrins de nature qu’il connaît par cœur. Rapidement naturaliste puis photographe reconnu et primé, il revendique l’éthique plutôt que l'image à tout prix. Il défend l’emblématique Lynx boréal présent sur le territoire, président pendant cinq années du Centre Athénas qui lutte activement contre le braconnage et les atteintes humaines envers la faune. Co-fondateur de l’association Je suis sensible et des Éditions Sentinelle avec sa compagne Amélie Sabanovic, le duo est invité d’honneur de cette 41e édition du Festival de Ménigoute.

GUILLAUME FRANÇOIS © AMÉLIE SABANOVIC
« Tout a commencé dans le massif du Jura, dans un petit village à côté de Lons-le-Saunier où j'ai eu la chance de grandir en face de la forêt. Je traversais une petite lucarne de végétation et j’avais l’impression de passer dans un autre monde. Très tôt, j’ai senti cet irrésistible appel de la nature et c’était comme une deuxième maison pour moi. À l’âge de 8 ans, je dormais déjà au pied des arbres. Mon père m’aidait à grimper dans les branches, j'essayais d’imaginer ce que pouvaient être les scènes de la vie sauvage depuis les cimes. J’ai encore le souvenir de ce sentiment-là, rester des heures et des heures caché et voir passer les animaux en dessous de moi, c’était extraordinaire. Aujourd’hui, ma compagne Amélie Sabanovic et moi-même passons la moitié de l’année en affût.
Le Jura est un territoire auquel je suis attaché par mes racines, mais aussi par ses richesses géologiques, composé à la fois de plaines, de plateaux, de lacs et de petites montagnes. Ce que j'aime particulièrement, ce sont les lieux où la nature vit librement. Malheureusement, même lorsque des espaces sont soi-disant préservés, les perturbations et pressions humaines n’ont de cesse. En vingt ans de terrain, j’ai constaté des changements drastiques. Beaucoup d’espèces que je voyais enfant ne sont plus présentes car nous avons détruit leurs habitats, il ne reste que quelques îlots de biodiversité qui se font de plus en plus rares. Je pense notamment aux forêts que j’arpentais depuis gamin, où vivaient, entre autres, des petites chouettes de montagne. Aujourd’hui, il n’y en a pas une que je connaisse qui n’ait pas été touchée par toutes nos activités et l’industrialisation que l’on en fait. Nous ne laissons pas vieillir la forêt, les milieux riches de vies qui étaient jusqu’alors intactes de toute pression humaine sont devenues des coupes blanches stériles où plus rien ne peut vivre, les espèces disparaissent. C’est un exemple parmi d’autres, la liste est de plus en plus longue chaque année et touche l’ensemble de la biodiversité mais il nous montre à quel point les habitats et les espèces sont liés. Nous sommes obligé·es de nous faire entendre, de mettre tout en œuvre pour trouver des moyens de préserver ce qu’il reste.

BOUVREUILS PIVOINE © GUILLAUME FRANÇOIS
L’école du vivant
La photographie est venue se greffer à mon amour incommensurable pour la nature à l’âge de 12 ans, j’en ai 32 aujourd’hui. D’abord, c’était dans le but de pouvoir partager mes observations et apporter mon témoignage sur le monde sauvage. Rapidement, ma philosophie a été de protéger ce que je voyais s’écrouler devant mes yeux. Je me suis dit que chaque prise de vues pouvait peut-être avoir du sens et être un moyen de servir la nature tout en étant au plus près d’elle.
À mes 17 ans, j’ai quitté les bancs de l’école pour les troncs des arbres. La nature a été très formatrice pour moi, et elle l'est chaque jour. Le vivant est une source de connaissances infinie, c’est ce qui m’a permis de me former en autodidacte. Bien que ce soit une voie particulière, j’ai eu la chance d'être soutenu par mes parents. Mon entourage n’est pas de ce milieu, mais ma mère, mon père, ma grand-mère ont toujours aimé la nature et me l’ont partagé dès mon plus jeune âge.
Je n’ai pratiquement jamais participé à des concours photo, mais, dès l’âge de vingt ans, j’ai été primé au National Geographic, Wildlife Photographer of the Year. Ça a été une sorte de tremplin pour continuer mon travail de photographe. Au travers de cette passion, l'idée est de pouvoir parler d’un travail éthique et de défendre ce que je vois et ce que je connais. Mon souhait, c’est de retranscrire la nature dans son état le plus brut. Je ne procède à aucune retouche et j’ai toujours milité pour une image authentique. Cette démarche passe par l’étude des espèces, des milieux, de la lumière et une connaissance du vivant. Je pars toujours avec une idée de cliché en tête, une rencontre que j’aimerais réaliser, j’anticipe le cadrage et les lumières. Pour autant, je ne vois pas l’intérêt de la photographie à tout prix et je la bannis. Je pense qu’il est urgent de rappeler notre responsabilité dans ces métiers et de prendre du recul sur notre pratique, pour pouvoir toujours respecter ce qui nous entoure.

© GUILLAUME FRANÇOIS
Le Lynx boréal
Au-delà de l’espèce, ce qui me plaît c’est aussi l’individu et le suivi que je peux réaliser sur une longue période. Côtoyer les animaux me permet de mieux comprendre comment ils adaptent leurs modes de vie. Ça ne m'intéresserait pas par exemple d'aller photographier le Lynx en Pologne du jour au lendemain. J’aime pouvoir être au cœur de ce monde vivant, d’essayer de faire partie de l’environnement en montrant patte blanche sans jamais l’entraver. Souvent je ne ramène pas d’images, mais elles s’animent derrière mes yeux.
J’ai le privilège de vivre dans le dernier royaume de France du Lynx boréal. C’est un animal que j’ai commencé à suivre très tôt et que je considère comme un maître à penser. En le suivant depuis mon enfance, il m’a beaucoup appris, m’a forgé ma patience, ma persévérance et m’a inspiré par sa discrétion. Il faut le respecter, montrer patte blanche, c’est lui qui décide de ses rencontres et c’est fascinant. Chaque jour, il me permet de mieux comprendre les mondes sauvages qui s’élèvent et d'aller à leur rencontre.
En suivant mes premières empreintes de Lynx boréal, devant la maison de mon enfance, j’y ai découvert celles d’une femelle lynx. Dès mes 12 ans, j’éprouve le souhait de comprendre la vie de cet animal. Elle vit là, secrètement, sans le moindre soupçon de sa présence. Après plus de mille nuits et jours à l’affût étalé sur près de six ans, cette femelle se dévoile sous mes yeux un soir de septembre en 2013, avec ses deux petits âgés d’à peine 2 mois. À l’époque, j’ai eu le privilège de réaliser les premières images de jeunes Lynx boréal à l’état sauvage en France. Ce moment fût pour moi un des plus beaux instants vécus au plus près de la nature.

LYNX BORÉAL © GUILLAUME FRANÇOIS
Un engagement associatif
Puis un jour, tout bascule. Cette femelle est retrouvée braconnée par le Centre Athénas, balancée depuis le haut d’un belvédère. En découvrant son cadavre, je reconnais son pelage immédiatement. Le braconnage est l’une des causes de destruction du Lynx et de la disparition de l’espèce, avec les collisions routières et les problèmes génétiques. Depuis ce jour-là, je n’ai jamais pu retourner dans sa forêt, elle avait à mes yeux perdu son âme. Dès ce tragique instant, je n’ai eu de cesse de vouloir faire bouger les lignes, que chaque déclenchement puisse susciter une véritable action pour le monde vivant.
Après avoir été impliqué dans des associations, comme au Centre Athénas dès mon adolescence, ma compagne Amélie Sabanovic et moi avons aujourd’hui créé la nôtre : Je suis sensible. Nous partageons les mêmes convictions et les mêmes valeurs pour la préservation des espèces sauvages et des habitats naturels. En observant la nature, nous sommes témoins à la fois du beau, complètement émerveillé·es, et à la fois attristé·es par ce que l’humain fait subir à la nature. Cette ambivalence est compliquée à gérer, mais cette structure nous permet de nous soulever face aux problématiques de terrain et de lutter contre des projets écocides. Nous essayons de faire notre part face à ce dont nous sommes témoins.

GRIFFES DE LYNX BORÉAL © GUILLAUME FRANÇOIS
|
 |
 |

L'EXPÉRIENCE AU FESTIVAL DE MÉNIGOUTE |
 |
 |
Depuis mon plus jeune âge, et encore l’été dernier lors d’une exposition dans le massif du Jura, j’entends parler de Ménigoute. Amélie et moi sommes très touché·es de pouvoir découvrir l'événement en tant qu’invité·e d’honneur cette année. Il faut souligner que c'est l’un des rares festivals qui porte de vraies valeurs éthiques pour le monde sauvage. Hugo Braconnier est une personne impliquée dans l’organisation de l’événement, et un naturaliste et réalisateur que je connais bien et dont j’apprécie le travail car nous partageons les mêmes valeurs. C'est une belle reconnaissance et nous nous réjouissons de pouvoir partager un moment avec le Festival de Ménigoute et ses festivalières et festivaliers. |
 |
 |
L'ACTUALITÉ
À pas feutrés est mon nouvel ouvrage et le fruit d'un travail de 3 000 jours à l'affût, soit près de vingt ans de terrain. Une réimpression va être réalisée par notre maison d'édition familiale, indépendante et engagée, Sentinelle. L’ouvrage est entièrement éco-conçu, c’est-à-dire qu’aucun arbre n’a été coupé pour le réaliser. Il est imprimé sur un papier en fibres recyclées et l’impression est faite localement, juste à côté de chez nous. Nos convictions nécessitent de grandes réflexions pour atteindre une fabrication qui a du sens à nos yeux. Il est hors de question de transmettre un message qui ne serait pas en accord avec nos valeurs. Au travers de cette structure, nous reversons une partie de nos droits d’auteurs à des associations de protection de la nature et les bénéfices nous permettent aussi de financer du matériel et des actions sur le terrain pour notre association. D’ailleurs, nous travaillons sur un projet d’ampleur avec Je suis sensible cette année. Le livre est aussi un moyen concret pour nous d’y parvenir, pour la préservation du monde naturel. L’exposition de l’ouvrage sera présentée en avant-première au 41e Festival de Ménigoute.
LIVRE À PAS FEUTRÉS DE GUILLAUME FRANÇOIS © ÉDITIONS SENTINELLE
LES RECOMMANDATIONS
J’apprécie beaucoup la vision du scientifique Ernst Zurcher sur la vie des arbres. Il ouvre la voie vers un monde qui nous demande plus de conscience, de subtilité et de réflexion.
J’aime le travail de Jim Brandenburg qui m’a toujours inspiré par ses photographies aux lumières extraordinaires, c’est un personnage habité d’une grande humilité.
Je partage également la vision d’un ami, un véritable puriste de l’image, Florent Cardinaux, avec qui j’ai eu l’occasion de partager quelques affûts il y a déjà longtemps maintenant. Je souhaite souligner son authenticité, qui est rare dans ce métier. Passionné des lumières véritables, il n’a jamais dérogé à l’argentique qui sonne comme un mantra pour lui.
Pour l’engagement, j’aimerais souligner celui du journaliste militant Hugo Clément. Il a réalisé la préface du livre, mais c’est avant tout un ami avec qui nous avons partagé quelques bivouacs dans les pas du Lynx ainsi qu’une émission ensemble. Il n’hésite pas à aller au front pour faire bouger les lignes. Tout ce qu’il peut faire pour préserver le vivant, il le fait. Son travail est indispensable pour le monde naturel et l’évolution des consciences collectives.
HUGO CLÉMENT ET GUILLAUME FRANÇOIS PARTENT À LA DÉCOUVERTE DU TERRITOIRE DU LYNX © FRANCE 2 – WINTER PRODUCTIONS
Enfin et avant toute chose, je recommande le travail de ma compagne, Amélie Sabanovic, naturaliste et dessinatrice. Il serait trop difficile de la présenter, tant elle m’a ouvert les yeux sur un monde que je pensais connaître. Sa curiosité naturaliste, sa discrétion de lynx, son énergie sont autant de moteurs à notre vie, à notre cause mais aussi à l’émerveillement que nous portons pour le monde libre et sauvage. Ensemble, nous allons plus loin. »
|
 |
 |
HORS LES MURS CONTINUE
La saison du documentaire se poursuit à Ménigoute avec le soutien du Centre National du Cinéma et de l’Image Animée (CNC). Chaque mois, un documentaire animalier est présenté par FIFO Distribution avec Marie-Christine et Dominique Brouard, fondatrice et fondateur du Festival de Ménigoute. Les nuits de la dame blanche de Laurent Charbonnier et L’envolée vers l’or de John Aitchison ont fait l’objet d’une projection en présence de Marie Daniel, directrice de l’école de l’IFFCAM, le 11 février dernier. Ce 11 mars, c’est Le retour de Bouldras de Michel Terrasse qui a été diffusé, pour celles et ceux qui l’auraient raté lors de la séance spéciale hommage lors de la 40e édition du Festival.
La prochaine projection gratuite est programmée ce mardi 8 avril à la salle Romane de Ménigoute avec Vendée sauvage - Kroll le fils du vent, de Philippe Garguil (2008). D'abord enseignant, le réalisateur renonce à ce métier pour se consacrer exclusivement au cinéma animalier, de nature et d'environnement. Il travaille en France comme à l'étranger, mais revient toujours sur son terrain de prédilection : la Vendée. Entre documentaire et fiction, les images remarquables s'accompagnent de la présence et de la voix de Jacques Perrin et du récit d'Yves Paccalet. À la fin de la séance, découvrez le making-of du film et les dessous de la réalisation nécessitant une logistique artisanale complexe, appropriée aux tournages en zones humides et au gré des marées.
© PHILIPPE GARGUIL
|  |
 |
TERRITOIRES SAUVAGES
Le Festival Territoires Sauvages est issu d’un partenariat avec le Festival de Ménigoute. La 7e édition s’annonce du 18 au 21 avril 2025 avec pour thématiques les relations, liens et interdépendances qui tissent et définissent le vivant. Au menu, des projections de films, des conférences, des expositions, un forum de préservation de l’environnement et de nombreuses activités de nature. Ne loupez pas la soirée d’inauguration avec une rencontre avec Léa Collober et son film, Grand Prix du Lirou d’Or 2024 au Festival de Ménigoute, Odyssée Mare.
AFFICHE 2025 FESTIVAL TERRITOIRES SAUVAGES ©
|  |
 |
LE PRINTEMPS EST DE RETOUR, LES OISEAUX MIGRATEURS AUSSI À cette saison, le mieux à faire, c’est (encore) de ne rien faire. La Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) invite les Françaises et les Français à ne pas tailler leurs arbres et leurs haies ainsi qu’à réduire les tontes de mi-mars à fin avril. Cette période est charnière pour le cycle naturel des végétaux et également pour la reproduction de nombreuses espèces.

|  |

Le Lynx boréal en fascine plus d’une et un. Toujours dans le Jura, c’est le réalisateur Laurent Geslin qui se passionne pour l’animal et réalise Le retour fragile du lynx (2021). Une coproduction JMH & FILO Films, MC4, Ushuaïa TV et La Salamandre, disponible à la boutique de FIFO Distribution.
« Où en est le lynx ? Dans l’imaginaire collectif, le lynx symbolise la vie sauvage. S’il fascine de nombreux passionnés, il a aussi ses détracteurs. Et même quelques ennemis. À l’heure où le retour des grands prédateurs fait toujours débat, quel bilan dresser 50 ans après la réintroduction de ce grand chat dans nos forêts ? Pour le savoir, partons enquêter sur le terrain à la rencontre de biologistes, vétérinaires, chasseurs ou forestiers. Leurs témoignages nous permettront de mieux cerner la situation toujours fragile d’un félin indispensable à l’équilibre de notre écosystème. »
DVD LE RETOUR FRAGILE DU LYNX DE LAURENT GESLIN © JMH & FILO FILMS, MC4, USHUAÏA TV & LA SALAMANDRE
|
|
|
|
|