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RENCONTRE AVEC DOMINIQUE BROUARD, FONDATEUR DU FESTIVAL DE MÉNIGOUTE ET PLUS ENCORE
À l'origine d'un microcosme de passionné.es du vivant et de la réunion d'optimistes de nature autour de Ménigoute : Dominique Brouard. Ce sont des impulsions, une incubation de talents, de précieuses interconnexions. Et ce n'est pas une mince affaire que de porter un rêve, alors c'est naturellement plus léger quand nous sommes plusieurs à nous y mettre. Cultiver la curiosité et l'encourager, c'est faire en sorte d'apporter tous les moyens nécessaires pour envisager une égalité des chances.
Centre Permanent d'Initiatives pour l'Environnement, festival international de films sur la nature, société de production de documentaires, école d'apprentis cinéastes animaliers unique en Europe, bibliothèque débordante de savoirs sur l'écologie… Il n'y a pas à convoquer la magie, elle se présente d'elle-même lorsque les conditions sont réunies. (Re)découvrons le parcours de Dominique Brouard et les ingrédients qui ont mené à ces créations complémentaires dans les Deux-Sèvres.
DOMINIQUE BROUARD © FESTIVAL DE MÉNIGOUTE
ENCHANTÉ.E !
Le privilège de la curiosité
Je suis né en 1955, j'ai grandi dans la petite commune de Vicq-sur-Gartempe dans la Vienne. Nous habitions à l'extrémité du bourg avec mes parents, mon frère et ma sœur, à quelques centaines de mètres d'une belle rivière, la Gartempe. Très jeune, j'ai eu de nombreuses activités de nature qui me passionnaient : autour de la ferme, près de la rivière où je me baignais, mais aussi le long des chemins qui partaient de la maison et menaient vers des balades en forêt. Seul ou accompagné, souvent avec ma chienne Diane, une adorable malinoise.
Papa et maman se sont connus en Allemagne en 1944. Ma mère polonaise, déportée. Mon père, prisonnier. Pendant sa captivité, mon père avait un ami en détention, Henri Jeannel. C'était un Saint-Cyrien, un jeune lieutenant, qui a été capturé comme lui. Ils sont restés amis jusqu'au tout dernier moment. Lui et son épouse, Colette Jeannel, n'avaient pas d'enfant. Ma sœur et moi allions passer une bonne partie de nos vacances d'été aux Sables d'Olonne, en Vendée, où ils avaient une résidence. Tous les ans, jusqu'à l'âge de 14 ans, j'ai eu le privilège de partir en vacances à la mer et de découvrir de nouvelles activités, ce qui n'était pas le cas de beaucoup de gamins de mon âge.
Henri Jeannel était un passionné de films. Il montait en Super 8, ça m'a permis de me familiariser très tôt à ce genre d'outils. J'étais curieux de toutes ces choses-là, mais il ne suffit pas de l'être. Parfois nous avons la curiosité, mais pas la possibilité d'accéder à ce qui nous rend curieuse et curieux. Il est parti très tôt à la retraite et a voyagé dans le monde entier, notamment dans des endroits qui étaient proscrits, comme l'Ex-Yougoslavie, la Turquie, l'Iran, la Russie... Il a partagé tout ça avec notre famille. J'ai eu le privilège de voir des choses que d'autres ne voyaient pas. Aujourd'hui, j'ai toute sa cinémathèque, un stock de pellicules, et un appareil pour les numériser.
© JACQUES GILLON
L'intérêt socioculturel
Avant, pendant et après 68, c'est mon adolescence et je bénéficie d'une super équipe pédagogique au collège de La Roche-Posay. Je participe modestement au début des activités de la Maison des jeunes et de la culture là-bas. J'y pratique le théâtre avec d'autres. Je fais partie du spéléo-club en pratiquant l'escalade sur des rochers-école de très bons niveaux. Je m'occupe de la partie équitation, avec une camarade de collège, cavalière comme moi. Les enseignantes et les enseignants sont remarquables avec un fort engagement sur le plan politique.
1974, j'ai 19 ans, et un ami avec qui je fais de la musique me demande pourquoi je ne viendrais pas suivre un stage d'Animateur de Centres de Vacances. Je n'ai pas spécialement envie de m'occuper d'enfants, mais au moment où il me le demande, je suis sans doute disposé à m'ouvrir à d'autres choses, j'accepte. On me demande de déposer mes vœux de séjours de centres de vacances, j'inscris juillet à la montagne et août à la mer. Mes vœux sont exaucés et, bien que ce ne soit pas prévu, je rencontre ma dulcinée, Marie-Christine, lors de mon tout premier séjour.
Les responsables de centres de vacances me demandent si j'aimerais en faire mon travail, m'expliquent ce qui se fait dans le domaine des Sciences Sociales et Culturelles et les formations qui existent. Ça m'interpelle car je m'ennuie sérieusement en génie mécanique à l'IUT où j'étudie. J'annonce à mes parents que j'ai envie de changer de cap. Mon père me répond "Écoute, je ne sais pas ce que c'est ton truc d'animateur socioculturel, mais il me semble que ça te convient bien… Alors vas-y !".
© CAMILLE GAUTHERON
1976, nous partons à Gèdre dans les Hautes-Pyrénées faire la suite du Brevet d'Aptitude aux Fonctions d'Animateur (BAFA) avec Christine, une qualification en montagne avec en point d'orgue l'ascension du Vignemale par les crêtes. Une proposition de travail à Chamrousse se présente, mais nous décidons de ne pas y répondre tout de suite. D'abord Chamonix, les Alpes, puis un périple en Angleterre. L'envie de stabilité nous rattrape, nous retournons vers la proposition à Chamrousse et faisons l'essai de quinze jours. Au bout d'une année, nous sommes titularisés dans la fonction publique territoriale.
Notre mission est de faire découvrir la nature, la faune, la flore et les activités de montagne aux enfants de la ville de Lyon, à Chamrousse. Cinq années se passent là-bas, dont trois à préparer en alternance le Diplôme d'État relatif aux Fonctions de l'Animation socio-culturelle. Nous combinons nos intérêts à notre travail. Un laboratoire photographique est mis à disposition et je suis le seul à m'en servir, j'y passe des nuits entières. Pour une épreuve culturelle, je choisis le cinéma animalier. J'organise un événement et invite Michel Terrasse à venir pour l'occasion, la presse locale couvre ce que je fais. C'est une époque folle !
MICHEL TERRASSE ET DOMINIQUE BROUARD © FESTIVAL DE MÉNIGOUTE
Créations gâtinaises
1981, notre petit garçon naît, nous quittons la montagne. J’ai clairement réalisé un rêve de gamin, celui de pouvoir vivre et travailler à la montagne, mais Christine et moi avons envie de réaliser d’autres choses. Mes parents nous donnent la maison de mon grand-père à Vicq-sur-Gartempe. Après avoir cherché du travail, nous déposons une demande de visa de travail auprès de l’Office franco-québécois pour la jeunesse, mais c’est finalement en Gâtine que nous restons tant nous y sommes bien accueillis.
La gauche était arrivée au pouvoir en France, avec une multitude de facilités pour développer les activités éducatives et culturelles. Le Centre Socioculturel du Pays Ménigoutais profite de cette aubaine et me recrute. Cinq ans plus tard, l'équipe dont je fais partie compte une dizaine de personnes. Avec toutes les informations que j’ai collectées plus tôt, je propose la création d’un Centre Permanent d’Initiatives pour l'Environnement (CPIE) aux Châteliers, anciennement à Coutières. Puis le Festival International du Film Ornithologique de Ménigoute. Puis la société de production FIFO Distribution. Puis l’Institut Francophone de Formation au Cinéma Animalier de Ménigoute (IFFCAM). Puis, plus récemment, le projet d’une bibliothèque dédiée aux oiseaux et à l’écologie au Château Boucard de Ménigoute.
Ce sont des rencontres qui m'ont aidé. C'est quelque chose que je répète souvent, mais je le pense très sincèrement : on peut avoir les meilleures idées du monde, si on est tout seul on ne s'en sort pas. J'ai eu une chance remarquable d'avoir fait de très belles rencontres tout au long de ma vie. Le premier président du Festival de Ménigoute avait une formule disant que j'étais une locomotive et que Christine était mon carburant. Être entouré, ça donne du sens à ce qu'on fait.
DIDIER GUILBARD, MARIE-CHRISTINE BROUARD, JACQUES PERRIN ET DOMINIQUE BROUARD © FESTIVAL DE MÉNIGOUTE
Un engagement évident
J'ai toujours été engagé sur les questions liées à l'écologie et je considère qu'il y a plusieurs manières d'en parler. J'ai envie d'aborder le sujet par la connaissance, par la sensibilisation, et non par la violence. Ce qui comptait pour mon père, et qu'il m'a transmis, c'est qu'on trouve des personnes généreuses, brillantes et capables de partager des visions sociales dans l'espace républicain. J'ai été assistant parlementaire d'un député centriste, et aujourd'hui, je viens de présider le comité de soutien de Delphine Batho, présidente de Génération Ecologie. Je ne pense pas avoir fait de prosélytisme tout au long de mon parcours professionnel, néanmoins, j'ai toujours affirmé un certain nombre de repères qui me semblent indispensables.
Aujourd'hui, j'ai un peu plus envie d'afficher une orientation politique parce que je trouve que la situation n'a jamais été aussi grave. Entre les deux tours de ces dernières élections législatives, j'ai échangé avec des personnes qui étaient profondément blessées par les résultats électoraux dans leurs communes, s'interrogeant sur ce que nous avions bien pu faire pour arriver à un résultat comme celui-là au premier tour. J'ai un peu le même sentiment, savoir le pourcentage qui se met sous l'aile du rassemblement national, ça m'affecte énormément.
La différence est quelque chose qui m'a profondément marqué dans ma vie. Ma mère venait de Pologne, mes parents se sont mariés en Allemagne après la guerre. Le fait d'être venu d'ailleurs, ce n'est pas sans remarques désobligeantes, surtout quand on habite dans un petit village. Il faut nécessairement être au-dessus de tout ça. Ça résonne forcément avec l'actualité et mon engagement d'aujourd'hui. Quand je pense à un certain nombre de professions qui bénéficient de manière abondante des subsides de la Commission Européenne et qui vont voter pour un parti qui injurie l'Europe à tour de bras, je trouve ça honteux.
La gratitude est une dimension qui devrait être plus valorisée selon moi. Ça ne veut pas dire l'allégeance, pas du tout, ça veut dire la reconnaissance. C'est un aspect qui, me semble-t-il, se délite. De plus en plus, j'ai le sentiment d'une société mondialisée marquée par l'accroissement de l'envie de capitalisme individuel, qui se perd au dépend de l'intérêt général et du bien être de toutes et de tous.
L'EXPÉRIENCE AU FESTIVAL DE MÉNIGOUTE
La rencontre faite au Festival de Ménigoute
Michel Rocard ! C'est quelqu'un pour qui j'avais de l'admiration, je le trouvais brillant, et il me l'a confirmé. C'est aussi l'une des plus belles soirées partagées après sa conférence au Festival de Ménigoute avec André Dulait, Philippe Chadeyron, Delphine Batho, Christine… Des personnes intelligentes qui ne sont pas forcément sur la même longueur d'ondes, mais qui ont une démarche et un esprit qui peuvent participer à améliorer tout ce qui ne va pas dans cette société.
MICHEL ROCARD © FESTIVAL DE MÉNIGOUTE
L'oeuvre découverte au Festival de Ménigoute
Le Retour du Bouldras, de Michel Terrasse (1987).
D'une part, c'est l'une des premières grandes histoires de réussites en matière de conservation des espèces. D'autre part, c'est un film qui a été réalisé par quelqu'un à qui je dois beaucoup. La soirée de projection a été l'une des plus belles du Festival de Ménigoute pour moi. C'est la première rencontre avec Allain Bougrain-Dubourg, venu animer une soirée à l'issue de la projection, en présence de Robert Hainard, qui est un mythe pour les naturalistes.
ROBERT HAINARD ET ALLAIN BOUGRAIN-DUBOURG © FESTIVAL DE MÉNIGOUTE
POUR ALLER PLUS LOIN
La recommandation
Se rappeler d'où l'on vient et où l'on veut aller.
L'actualité
Nous prenons de l'altitude, à 1 800 mètres, avec les izards, les gypaètes et les vautours. C'est un retour dans les confins du Parc des Pyrénées, un endroit où nous venons depuis 40 ans avec Christine. Du côté de Ménigoute, nous venons de produire avec FIFO Distribution le livre des 40 ans du Festival de Ménigoute, Des enfants du FIFO. Christian Proust y fait témoigner 14 jeunes personnes passées par Ménigoute, des récits et des horizons divers et variés, mais toujours une histoire de rencontres et de liens qui se tissent. |
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